Théâtre

Si on recommençait
Interview de Eric-Emmanuel Schmitt et Steve Suissa
Comédie des Champs-Elysées (Paris) / Novembre 2014
 

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Un homme d'une soixantaine d'années retourne dans la maison de son enfance. Il lui est donné de revivre une journée clef de sa vie. Il est alors confronté au jeune homme qu'il a été. Se pose  la question du choix. Celui des orientations sentimentale et professionnelle mêlées. Eric-Emmanuel Schmitt touche ici à la question du libre arbitre et à ses conséquences qui orientent notre destin. Et si ce n'était pas le bon choix, qu'aurait été la vie d'Alexandre le personnage principal de Si on recommençait ? Eric-Emmanuel Schmitt et Steve Suissa le metteur en scène ne se sont pas trompés sur celui des acteurs : Félix Beauperin, Katia Miran, Dounia Coesens, Florence Coste, Anna Gaylor sont de brillants comédiens aux cotés d'un Michel Sardou qui incarne avec une grande justesse et émotion son personnage pris dans le doute et l'introspection à l'orée de ses soixante ans. Si on recommençait est une pièce émouvante qui renvoie à l'universelle question : s'il nous était possible de revenir dans le passé, qu'aimerions-nous modifier ou quelles erreurs pourrions-nous éviter ?

 

Rencontre avec Eric-Emmanuel Schmitt, l'auteur.

 

- Quel a été le déclencheur de l'écriture de cette pièce ? Est-ce que c'est lié à une étape dans votre vie, celle de la cinquantaine ?

Eric-Emmanuel Schmitt : La question qui est au centre de Si on recommençait est intime, celle que je porte en moi, c'est à dire : est-ce que j'ai fait les bons choix ? J'aurais vingt ans aujourd'hui, irais-je dans la même direction ? Qu'est-ce que l'homme d'aujourd'hui conseillerait au jeune homme de vingt cinq ? Je pense que je lui dirais de moins perdre de temps, d'oser être ce qu'il est. J'étais très inhibé, je voulais faire plaisir à mes parents en faisant de grandes études : Hypokhâgne, Khâgne, Normal sup', agrégation et doctorat de philo et ensuite j'ai enseigné la philosophie à l'université. Donc, un parcours académique brillant, que je ne regrette absolument pas, parce qu'il m'a formé, nourri et donné des méthodes de travail. En même temps, je reculais la grande rencontre avec l'artiste qui est en moi : le dramaturge, le romancier, le conteur. Je pense que jusqu'à la fin de mes jours je me demanderai si j'ai fait le bon choix dans ma vie. J'avais une autre passion qui était la musique...

 

- Trois opéras ont été joués d'après vos œuvres

Eric-Emmanuel Schmitt : Oui, j'ai aussi fait un livret d'opéra qui a été joué au théâtre des Champs-Elysées en juin dernier. J'ai également écris sur la musique : Ma vie avec Mozart et Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent. Et là, je viens de publier Le carnaval des animaux de St Saëns, lu par Anne Roumanoff. J'ai composé dès l'adolescence et j'ai été très vite découragé par moi-même. Au conservatoire, on m'estimait très doué et l'on pariait beaucoup sur moi, mais je me rendais compte que c'était toujours du « pseudo » : pseudo Ravel, pseudo Poulenc... Donc, je me suis dit que je n'avais peut être pas une grande imagination musicale. Alors que dès que je prenais la plume,  à cette époque là, tout le monde me disait : « vous êtes un écrivain né ! ». J'ai passé le concours général et reçu à l'Elysées par Giscard d'Estaing comme meilleur élève de France. Je blousais tout le monde avec ma façon d'écrire. (rires) Au niveau du contenu j'en savais plutôt moins que les autres, mais dans la forme je savais faire. J'ai fini par comprendre que j'étais un écrivain né et que j'avais une imagination littéraire forte alors que dans la musique ce n'était pas le cas.

 

- La musique originale de Si on recommençait est de Maxime Richelme N'avez-vous pas eu envie d'y participer ?

Eric-Emmanuel Schmitt : J'ai beaucoup de mépris pour ce que je fais en musique. Je ne peux supporter d'avoir choisi entre littérature et musique qu'en pensant que j'ai bien choisi. Peut être que j'en rajoute, mais voilà... C'est pareil dans les histoires d'amour : est-ce que l'on a fait le bon choix ? Entre les tempêtes et les traversées du désert, est-ce que je tiens et pourquoi je dois tenir ? Toutes ces questions sont beaucoup plus fortes à cinquante ans qu'auparavant.

 

- Si vous pouviez revenir sur une journée ou un moment important, lequel serait-ce ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Je pense que je revivrais une journée durant laquelle je me suis opposé à mon père mais pas assez. Je lui ai dit : « je veux arrêter mes études et ne faire que de la musique » et mon père m'a répondu : « tu n'es pas Mozart mon fils ». Ce n'était pas non plus Léopold Mozart, car lorsque mon père commençait à chanter La marseillaise, il finissait avec La truite ! (rires) Il estimait que je ne pouvais pas être Mozart mais éventuellement Sacha Guitry ou Romain Gary. Ce fut vraiment un moment solennel que j'ai vécu. Nous étions dans son bureau, assis en face de lui, comme s'il recevait un employé. J'avais quinze ans et ce fut vraiment dur comme dialogue, car il s'agissait de mon destin. J'ai consenti et céder.

 

- Il n'y a pas eu de frustration non plus, le milieu de la littérature était également celui auquel vous vouliez accéder.

Eric-Emmanuel Schmitt : Non, on ne me demandait pas non plus d'aller travailler à l'usine ! Mais je n'ai pu choisir entre mes deux passions. On a fait le choix pour moi.

 

- Dans la pièce, le motif de la pendule permet au personnage de retrouver son passé. Est-ce purement onirique en ce sens qu'il a ce pouvoir ou bien est-ce le choc qui le plonge dans un état de semi-coma dans lequel il opère une introspection ? 

Eric-Emmanuel Schmitt : Je pense que nous rentrons dans sa subjectivité la plus profonde pendant ce choc et qu'ensuite il sort de ce choc pour revenir à la normale. C'est un peu comme lorsque l'on va mourir, on prétend que l'on revoit les grands moments de sa vie. C'est un peu ça et objectivement sur scène ce n'est pas le cas. Sur une scène de théâtre il est possible qu'un homme de soixante cinq ans se rencontre à vingt cinq. Ce qui permet d'être en phase c'est l'extraordinaire du théâtre qui éclaire notre ordinaire et qui renvoi à nos vies.

 

- Surtout que chaque spectateur adorerait pouvoir revivre un moment passé. Je ne connais personne qui n'aimerait pas revenir en arrière pour modifier quelque chose ou simplement pour retrouver des personnes aimées aujourd'hui disparues. Pour le personnage d'Alexandre dans la pièce, est-ce que finalement ça a changé quelque chose dans sa vie à lui ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Ce qui a changé, c'est qu'il a donné plus de poids aux fantômes, c'est à dire aux affects, aux sentiments. Il a retrouvé sa grand-mère qui l'a élevé puisqu'il n'avait plus de parents. Il a pu lui dire qu'il l'aimait. Tout d'un coup il est passé dans son monde à elle avec les fantômes que sont les personnes que l'on a tant aimées. Il a accepté d'être fait aussi d'irrationalités. Il est un savant, un scientifique mais ce n'est pas tout de la vie. Il aura finalement appris que la vie n'est pas que l'intellect mais le lien, l'affect, les sourires, les histoires et les gestes. Lorsqu'à la fin il voit les fantômes, cela veut dire qu'il y a une sagesse qui est venue. Il aura appris quelque chose de cet épisode mental qui est ce que l'on apprend tout au long d'une vie.

 

- Lorsque vous avez écrit cette pièce, vous aviez déjà les comédiens en tête ?

Eric-Emmanuel Schmitt : J'avais une idée, une situation celle de cet homme qui revient vers la maison de son enfance et qui retrouve son passé et doit choisir entre les femmes de sa vie et son orientation professionnelle. J'ai tout de suite soumis cette idée à Michel Sardou qui a trouvé cela génial. Nous nous étions rencontrés et il m'avait dit qu'il aimait ce que je faisais. Alors, comme nous avions envie de travailler ensemble, je l'ai appelé une fois cette idée venue. J'ai ensuite écris la pièce.

 

- Vous travaillez avec Steve Suissa pour la mise en scène. Comment vivez-vous cette collaboration, car vous confiez votre histoire à quelqu'un qui va subjectivement en donner sa propre vision ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Je fais depuis deux ans ce que j'avais décidé de ne jamais faire : c'est à dire confier des pièces différentes au même metteur en scène. Je m'étais toujours dit qu'il fallait proposer les pièces selon leur nature à tel ou tel metteur en scène. Là, il se trouve que c'est une telle rencontre d'amitié et de travail avec Steve Suissa que l'on se lance des défis pour s'épater.

 

- Lorsque vous voyez vos personnages incarnés par les comédiens, êtes-vous vraiment spectateur ou bien vous vous dites je le connais lui, c'est mon personnage ?

Eric-Emmanuel Schmitt : Si les acteurs sont bons, je deviens spectateur et je cesse d'être l'auteur. Quand les acteurs patinent, se cherchent et ne possèdent pas encore le texte, je suis le souffleur, assistant metteur en scène et je piétine. Lorsque les acteurs s'approprient le texte, je suis ravi dans les deux sens du terme : content et volé !

 

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Rencontre avec Steve Suissa, le metteur en scène.

 

- Comment vient-on à la mise en scène ? Doit-on passer par l'actorat ?

Steve Suissa : Non, il n'y a pas de passage obligatoire. C'est plus selon ses velléités et sa propre expérience. Moi, j'ai d'abord été acteur parce que je rêvais d'avoir cent vies en une seule. Mais vu mon caractère d'hyperactif et d'impatient, attendre le désir des autres m'a donné envie de prendre mon destin en main. J'ai d’abord écris un film, mais je ne savais pas écrire de cette manière. Je suis un autodidacte qui a quitté l'école à quatorze ans. Je me suis servi de ma vie pour dire ce que j'avais à dire. Le désir ensuite de créer des projets, d'aller vers les auteurs puis diriger des acteurs, m'a séduit, conquis et m'a donné envie de continuer.

 

- La collaboration avec Eric-Emmanuel Schmitt, c'est un désir d'aller vers lui ou bien c'est d'abord une rencontre ?

Steve Suissa : C'est une rencontre importante pour moi. Nous venons d'univers complètement différents et pourtant nous avons une sensibilité, une envie et un potentiel de travail qui sont similaires. Eric-Emmanuel est venu me voir jouer dans La descente d'Orphée de Tennessee Williams que je jouais avec Marie-José Nat en 1995. Il avait apprécié mon jeu d'acteur. Quelques années après, il a vu mon premier film : L'envol. Ensuite, on ne s'est pas vus pendant quinze ans. Puis, il a assisté à Il était une fois le Bronx avec Francis Huster que je mettais en scène aux Bouffes Parisiens. Il est sorti en me disant qu'il n'avait jamais vu Huster dirigé comme ça. Un mois après il me confiait le texte d'Anne Franck pour que je le mette en scène. Evidemment j'étais fou de joie ! C'est très symbolique également, car c'est la première pièce que l'on m'a proposée sans que j'aille la chercher.

 

- Comment fonctionnez-vous ?

Steve Suissa : Jusqu'à présent, il a la tête dans le ciel et moi j'ai les pieds très ancrés au sol. Pendant les répétitions, je lui demande de venir et nous parlons à chaque étape de la construction. Il y a quelque chose comme ça de très uni, très harmonieux et constructif où l'on se dit tout.

 

- Quelle est la marge de manœuvre pour la mise en scène lorsque l'on a un texte très écrit ? Peut-on partir loin dans la mise en scène d'après le texte original ?

Steve Suissa : Oui, car nos visions ne sont pas exactement les mêmes. Parfois j'ai poussé le côté romantique ou animal d'un personnage alors qu'Eric-Emmanuel ne le voyait pas de cette façon. Cela restait très cohérent et du coup cela faisait une ouverture. Il n'y a pas de mécanismes ou de recettes. On tente de se surprendre l'un et l'autre par le travail que chacun fait. On ne cède à aucune facilité ou mécanisme. Si vous prenez : Si on recommençait, Anne Franck ou Einstein, The Guitries ou Le Joueur d'échec, il n'y a aucun point commun, ni dans la mise en espace, ni dans la mise en scène, en lumières, décors ou musiques. Un spectateur peut tous les avoir vus, aucun ne se ressemble.

 

- Pour Si on recommençait, qu'avez-vous eu envie de faire ?

Steve Suissa : Pour la première et la dernière scène, je voulais une lumière très ensoleillée et le personnage de Michel Sardou en noir et blanc, alors que les autres seraient en couleurs. Ensuite, c'est de faire un flash-back comme au cinéma, c'est à dire d'avoir un pré-générique qui termine par un noir. Reprendre ce pré-générique qui arrive en générique de fin où tout d'un coup on repart de la même scène.

 

- Pourquoi Alex est-il en noir et blanc ?

Steve Suissa : Parce que je pense que c'est une nostalgie heureuse. Tous les moments de cette période sont colorés. Lui n'est pas triste, c'est juste qu'il se remet en question pour savoir s'il a fait les bons choix. D'ailleurs, le libre arbitre est tout petit. Je n'ai pas voulu entrer dans quelque chose de trop littéraire ou pointu. J'ai souhaité faire ce retour en arrière le plus sobrement possible. Il s'agit d'une mise en corps comme lorsque que Alex/Sacha disent une même phrase en même temps. Le sujet est original et ambitieux et à la fois très populaire. C'est la force d'Eric-Emmanuel Schmitt. J'estime que des personnes qui ne sont jamais allés au théâtre peuvent y aller en se disant que c'est super, que ce n'est pas ennuyeux. Qui n'a pas pensé un jour : si je recommençais mon parcours, est-ce que je referais les mêmes choix ? C'est totalement universel. Et par rapport à tout ceci, je souhaitais que ce soit poétique et simple afin que l'on puisse s'identifier au personnage. Au delà du fait que je trouve cette pièce génialement écrite, le mélange sur un plateau me plait énormément. Prendre une sociétaire de la comédie française Anna Gaylor, un type qui n'est jamais monté sur un plateau comme Félix Beauperin et Michel Sardou qui a fait un nombre de concerts incroyable, c'est génial de par la dynamique et le rythme de leurs jeux. Le choix des acteurs, j'adore ! La direction ensuite, pour amener un acteur à baisser la garde et ne rien jouer mais vivre les choses. Ressentir les choses, être habité.

 

- Justement, comment met-on en scène Michel Sardou ? C'est un homme de scène, comment le diriger ?

C'est costaud et plutôt musclé. Il y a des affrontements car c'est quelqu'un qui a du caractère et que c'est un meneur, un patron. Il ne se laisse pas mettre en scène comme ça.

 

- Etre acteur c'est lâcher prise...

Steve Suissa : Oui et c'est son intelligence. Être l'objet du désir d'un metteur en scène c'est ce qu'il souhaitait. En cela c'est une belle expérience. Il est venu voir L'affrontement joué par son fils Davy et Francis Huster, il a adoré. Ensuite, il a vu The Guitries, puis il m'a téléphoné pour me dire que c'était incroyable ce que j'avais réussi à faire dans ces petits théâtre, en termes de décors, de scénographie et direction d'acteurs. Il m'a donc demandé de mettre en scène la pièce qu'Eric-Emmanuel lui avait écrite sur mesure. Il a été très rigoureux et professionnel dans son travail, mais aussi très respectueux.

 

- Si vous pouviez revenir à une journée de votre vie, laquelle serait-elle ?

Steve Suissa : Je ne suis pas mécontent des choix que j'ai fait. J'ai toujours ce sentiment d'aller au bout des choses, sans avoir de regrets, parfois c'est une façon de vivre excessive, c'est ce qui me rend à vif. À des moments, je n'ai pas réalisé les choses comme lorsque j'ai fait mon premier film. Les soixante personnes arrivant à six heures du matin pour raconter mon histoire, je n'ai pas réalisé ! Les premiers pas de mon fils non plus. Les premiers spectateurs enthousiastes après une pièce que j'ai mise en scène non plus. J'en ai eu conscience sans en mesurer l'ampleur. Si j'avais à revivre des moments de ma vie, cela me ferait prendre conscience à quel point il faut vivre le moment présent, de sa richesse. Car, si cette pièce évoque quelque chose en moi, c'est qu'un matin on se réveille et l'on est vieux. Je me souviens des moments où j'étais le plus jeune de la bande et ça c'est fini ! Il n'y a pas de tristesse, car je vis bien mon âge, mais tout cela passe trop vite. C'est ce qui est très touchant dans ce personnage, après avoir protégé et aimer sa famille toute sa vie, à un moment il regarde sa femme et lui dit: « tu as raison, c'est toi qui va prendre soin de moi maintenant ». Il faudrait pouvoir faire table rase du passé et ne pas trop se projeter dans l'avenir, afin de profiter du présent pleinement.

 

Propos recueillis par Vincent Gramain

Le 7 novembre 2014

 

Si on recommençait

De Eric-Emmanuel Schmitt, Mise en Scène Steve Suissa

Avec Michel Sardou, Félix Beauperin, Dounia Coesens, Florence Coste, Katia Miran, Anna Gaylor

Comédie des Champs-Elysées, Paris