Théâtre

Mais c'est absurde !
Interview de Nicolas Guillemot, Ronan Pécout et Mélissa Gardet
Théâtre Comédie Contrescarpe (Paris), 4 juin 2014
 

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Séance de psy surréaliste ou schizophrénie graduelle ? Le texte écrit et créé sur scène par Nicolas Guillemot et Ronan Pécout est loin d'être vide de sens. Le ton décalé et les scènes cocasses distillent l'impression de néant que subit celui qui n'est plus que « l'anonyme » ayant peine à retrouver son identité. D'un sujet grave, les auteurs abordent l'introspection d'un personnage en prises avec ses démons, ceux-là même qui n'en finissent pas de hanter l'âme de quiconque apprendrait qu'il peut être condamné à court terme.

 

Deux personnages : le patient et son psy, mais lequel des deux a le plus besoin de l'autre ? À quel moment tout bascule, est-ce lorsque le patient tente de s’enfuir et que les issues ont disparu ? D'un cabinet médical, l'océan est proche et sur un bateau de fortune, ou serait-ce un radeau, les deux personnages vont essayer de repêcher leur identité. Un jeu télévisé leur permettrait peut être d'y voir plus clair et de connaître enfin quel peut bien être le métier qu'exerçait Nicolas. Car enfin, Nicolas est bien vivant et ce n'est plus vraiment un rêve ou devrais-je dire un cauchemar qu'il subit, mais bien une crise identitaire qui dérive peu à peu vers une pathologie dont malheureusement on ne peut guérir. Toutefois, l'issue n'est pas certaine et chacun imaginera librement ce que pourrait être le devenir du patient anonyme.

 

Rencontre avec Nicolas Guillemot et Ronan Pécout

 

Alors que vous jouez ensemble avec une troupe, celle de la Compagnie du Mouton Noir; comment est venue l'envie de co-écrire cette pièce et la jouer en duo ?

Ronan : Ça vient de plus loin encore, nous jouions ensemble en première année du cours Florent. Dès le départ, nous nous sommes lié d'amitié et nous écrivions des textes chacun de notre côté, en s'apercevant bien que ce n'était pas probant. Nous nous sommes rendu compte que nos textes étaient bien meilleurs lorsque nous les écrivions à deux. Première collaboration donc, la complicité et la répartie ont fait qu'instantanément nous avons su que nous voulions travailler ensemble.

Nicolas : Puis j'ai rejoins la compagnie du Mouton Noir et Ronan est arrivé ensuite. Et là, nous avons commencé à écrire dans le but de monter une pièce. C'était dans la continuité de ce que nous avions initié aux cours Florent. Nous ne nous sommes pas extrait de la troupe, nous avons continué à jouer dans les pièces qui reprennent dès l'automne. C'est grâce à la troupe que nous avons aussi évolué dans notre écriture.

 

Quel est l'élément de départ et quelles sont les limites que vous fixez dans la narration ?

Nicolas : Le début de la pièce, le bloc « patient-psy » c'est Ronan qui a posé les premiers éléments.

 

Oui, mais est-ce que le dédoublement du personnage était déjà défini ? Parce que là, on a deux personnages distincts au départ.

Ronan : La schizophrénie était déjà présente au début, mais ça a beaucoup évolué car nous avons écrit plusieurs versions et fins. Ce qui est venu après ce sont toutes les situations qui partent un peu dans tous les sens. Le personnage s'embarque tout seul dans son imagination. Il se parle à lui même et essaie de comprendre ce qu'il vit.

 

Le personnage me fait penser à celui d'Amélie Nothomb dans Cosmétique de l’ennemi, sans toutefois l'issue extrême de ce dernier.

Ronan : Oui c'est vrai, il y a une analogie. Mais nous sommes tous actuellement un peu schizo avec ce que nous vivons. Nous parlons tout seul, et à contrario, c'est justement très sain !

 

Ok mais là votre personnage doit faire un examen important dont le résultat peut lui être fatal. Vous partez quand même d'un élément déclencheur sérieux.

Ronan : C'est tout simplement la peur de la mort. La prise de conscience de celle-ci dans un contexte médical. Il va peut être mourir, mais il ne sait pas qui il est en vérité. C'est un bilan. Qu'a-t-il fait de sa vie ? Il veut être quelqu'un de particulier, être écouté. Nous avions envie de parler de tout ça sans prendre la tête au spectateur, en y intégrant de la légèreté et de l'humour. Si les spectateurs arrivent à percevoir tout ce que nous voulons dire tout en rigolant, nous aurons atteint notre but. Il y a plusieurs interprétations possibles suivant la personne et son vécu, ses relations. Peut être que nous deux nous n’avons pas non plus la même.

 

Ce serait intéressant de comparer en effet. Ronan pour toi, quel est l'avenir de ton personnage ?

Ronan : Pour moi il est condamné. Nous le sommes tous ! (rires) Il l'est depuis le départ. Entre temps il s'est posé beaucoup de questions, mais il a attendu que la fin arrive. Il atteint une forme de sagesse.

Mélissa Gardet : Je pense que le personnage accepte son sort. Il y a un parallèle avec celui de Fight Club. Dans le film, il se détache de son mental en se tirant une balle, dans la pièce il le garde et donc l'accepte, il ne met pas fin à ses jours, il cohabite avec son double mental.

 

C'est plutôt rassurant que la metteur en scène partage la même vision que l'un des deux auteurs ! Et le co-auteur ?

Nicolas : Je suis surpris, mais plutôt d'accord ! Au départ, il est dans le déni, puis finalement il évolue et accepte progressivement son sort.

Ronan : Dans notre époque, il faut absolument s'identifier à quelqu'un, quelque chose, en permanence. Ce personnage là est en recherche perpétuelle. Il passe par l'interview et se projette comme quelqu'un de reconnu. Il est dans une telle folie qu'il imagine un tribunal et son jugement. Avec ce motif, nous insérons des références et indices qui nous informent sur sa vie, sa famille, ce n'est pas anodin. On comprend qu'il a délaissé sa famille au profit de son travail.

 

Jusqu'à ne plus se souvenir de la profession qu'il exerçait. Omission révélatrice du trouble qui est la cause de l'absence physique et par conséquent de l'abandon progressif.

Ronan : Absolument, il est perdu. Il s'est donné à fond dans son travail, délaissé sa famille, et finalement l'importance déplacée qu'il lui a donné n'en vaut même pas la peine, il oublie jusqu'à son activité quotidienne. Mais au départ, c'est une personne normale, c'est lorsqu'il commence à se poser ces questions qu'il prend conscience de l'absurdité de sa vie. C'est quand on se demande si l'on est fou que c'est déjà trop tard.

 

Si tu te demandes si t'es fou, c'est que tu prends conscience de ton déséquilibre, donc c'est réversible ?

Mélissa : Ah non. C'est le début de questions récurrentes qui t'aliènent encore plus. Si tu perds la notion de réalité, tu doutes en permanence, tu ne sais plus ce qui est réel ou non à chaque instant... À certains moments tu retrouves une lucidité, tu te dis que tu vas t'en sortir, puis tu replonges sans en avoir conscience.

Ronan : Nous sommes partis avec ces intentions là sans vouloir les mettre noir sur blanc. L'idée est d'en faire quelque chose de drôle sans peser. L'intention est aussi de ne pas sortir de la pièce en ayant tout pris d'un coup comme un bloc. Mes films préférés sont ceux dont je peux découvrir d'autres aspects, indices et éléments à chaque visionnage. C'est ce qui nous motivait et que nous avons essayé de faire en écrivant cette pièce.

 

Rencontre avec Mélissa Gardet

 

Mélissa, peux-tu nous parler de la Compagnie du Mouton Noir, qui est à l'origine du montage de « Mais c'est absurde !» ?

Mélissa Gardet : La compagnie a été créé il y a trois ans par Manon Boudou, qui met en scène cette pièce avec moi, elle est également directrice artistique, auteure et comédienne au sein de la compagnie. Elle a été fédératrice pour nous sur plusieurs projets. Le premier étant le père Petuel et la mère Tume qu'elle a écrit en 2011. Le second Shake Spear, a tourné dans plusieurs théâtres parisiens, puis à Avignon. « Mais c'est absurde !» est la troisième création de la compagnie qui est devenue un collectif dans lequel il y a des personnes d'horizons différents qui peuvent être comédiens, auteurs, techniciens, graphistes, cinéastes... Chacun peut proposer un projet au sein de la compagnie qui est validé ou non. Nous fonctionnons en autoproduction, avec des financements divers (mécénat, partenariat, etc.)

 

Quelle a été ta première impression quand on t'a fait part du projet ?

Mélissa Gardet : Dès la première lecture, j'ai été complètement transporté dans ce qui m'est apparu comme un voyage onirique. Un peu comme Alice aux pays des merveilles, je suis complètement partie à la rencontre des personnages. Manon s'est occupé de la mise en scène dès le début et je l'ai rejointe ensuite.

 

Justement, comment aborde-t-on la mise en scène d'une pièce si particulière ?

Mélissa Gardet : La pièce a été créée de manière très chronologique, ce qui fait que Manon avait travaillé sur les premières scènes et notre collaboration s'est faite naturellement dans la continuité. La direction d'acteurs, la mise en espace, la musique à intégrer, les idées visuelles, sur tous ces points, nous sommes vraiment complémentaires Manon et moi, apportant chacune des éléments qui nous sont propres.

 

Vous avez été toutes deux influencées par le théâtre de l'absurde : Ionesco, Beckett... ?

Mélissa Gardet : Les auteurs sont influencés par Beckett, moi plus sur Ionesco. Au conservatoire j'avais monté la cantatrice chauve que j'adore. Nos influences sont diverses et encore plus contemporaines si on pense par exemple, à l'idée qu'a eu Manon pour l'imitation de Pef des Robins des Bois qui apparaît chez l'un des personnages. Ce sont des clins d'oeil à des artistes que nous apprécions. D'une idée venant de chacun de nous, en naissent d'autres qui peuvent devenir délirantes mais qui servent toujours le texte et l'intention de base des auteurs. C'est très stimulant de fonctionner comme ça.

 

Propos recueillis par Vincent Gramain

 

Mais c'est absurde !

Comédie Contrescarpe, 5 rue Blainville 75005 Paris. Les mardis, mercredis, dimanches à 20h, jusqu'au 17 août 2014.

 

De et avec Nicolas Guillemot et Romain Pécout

Mise en scène Manon Boudou assistée par Mélissa Gardet

 

Reprise de Shake Spear en tournée à l'automne.

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