Musique

Fabien Martin
Interview
Paris, 10 juin 2014

 

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Fabien Martin revient après six ans d'absence. Le temps de s'interroger sur l'évolution de notre société et de renouer avec le désir de partager sa musique. Après deux albums Ever Everest  (2005) et Comme un seul homme (2007) signés chez Universal, son nouvel EP Littoral sort via un circuit indépendant et le plaisir est palpable à l'écoute. Fabien Martin est libre, enfin presque, celui qui aimerait tout gommer pour n'être qu'une respiration (ce déterminisme qui empoisonne parfois...), manie les mots et compose dans un style singulier. Parfois, sa musique paraît familière à l'oreille et pourtant elle est unique. Elle sonne « radio » sur certains titres et pourtant l'exigence de Fabien pour les arrangements pointus et son goût de la complexité non ostensible, lui rend ses faveurs dès lors qu'elle suscite de nombreuses écoutes tant on ne peut s'y défaire. En ce sens, Le Phare premier titre de l'EP pourrait bien être un tube. Il suggère la danse et dans son clip, Fabien nous y invite, sur une musique rythmée, les quelques paroles en anglais annoncent la couleur : « I'm looking for something, i'm looking for someone ! ». Car la légèreté n'est qu'apparente, le texte s'inscrit dans un contexte social où l'identité et la voie que l'on cherche sont au cœur des questionnements intimes de chacun : vers quelle lumière ? J'aime pas pose l'interrogation de l'acte à un moment donné, sur la place que l'on accorde à l'autre et sur l'ouverture possible : « non je n'aime plus mon histoire, je ne sais même plus où m'asseoir. » Les six titres de Littoral ont tous une couleur différente, mais possèdent la même profondeur dans le texte, accessible et subtil à la fois. Fabien Martin n'est pas morose, ni nostalgique, c'est un rêveur lucide et ses chansons diffusent du plaisir à ceux qui les écoutent. Toujours atypique, Fabien se produit le 2 juillet prochain dans un loft parisien pour un concert privé, avant de rejoindre de plus grandes salles dès l'automne pour sa tournée.

 

Rencontre

 

- Fabien, comment définirais-tu ta musique ?

Fabien Martin : Ce serait de la variété mal rasée !

 

- Ce qui m'amène à te demander quelles sont tes influences et comment tu as développé ton propre style ?

Fabien Martin : Ce que j'aime, ce n'est pas forcément mes influences, et mes influences ne sont pas forcément ce que j'écoute actuellement. Pour arriver à ce que je fais aujourd'hui, j'ai dû passer par tellement de choses qui ne me ressemblent plus vraiment, ne serait-ce qu'entre mon premier album et ce nouvel EP. Le temps et son évolution naturelle ont fait que mes envies ont changé.

 

- À la base, quelle musique écoutes-tu ? Qu'est-ce qui fait qu'un jour tu t'es dit : j’ai envie de faire de la musique et j'me lance ?

Fabien Martin : J'ai treize ans quand je me dis que la musique va être ma vie professionnelle. J'écoute de la musique depuis tout petit, ce sont beaucoup des disques de jazz : Miles Davis, John Coltrane, et tu vois j'en suis loin aujourd'hui dans mes compositions. Puis, Jimmy Scott que j'ai adoré dans les années 90. On n'en trouve pas de traces dans mes influences maintenant, mais de cela découle le génial Stevie Wonder que j'ai écouté toute mon adolescence. D'ailleurs le côté soul électrique est plus présent dans mes derniers titres, comme quoi...

 

- Et la vie morose en 2005 ?

Fabien Martin : Je crois que c'était un moment où j'avais besoin de musique déjà existante, certainement pour me rassurer, c'était un peu une blague aussi. Je pense qu'aujourd'hui je ne le referais pas (rires). J'ai toujours oscillé dans ma musique entre des choses graves et plus légères. Il m'a fallu du temps pour trouver le bon équilibre. Tu peux vite déstabiliser le public par trop de dispersions, de fait il ne sait plus qui il écoute si tu pars dans toutes les directions. J'ai aussi beaucoup écouté de classique comme Chopin, Rachmaninov que j'étudiais enfant, puis bien sûr de la chanson française avec Alain Souchon et Véronique Sanson qui me touchait particulièrement par l'émotion qu'elle dégageait en live.

 

- Ses textes sans être désespérés diluaient un mal être, surtout durant la période américaine, où l'on sentait la difficulté de vivre avec Stills, loin de ses racines...

Fabien Martin : Oui et une musique très américaine pour le coup... Mais j'ai tout écouté d'elle.

 

- T’étais amoureux « d'amoureuse » en somme ?

Fabien Martin : Ouais, mais j'ai pas commencé par celui-ci, je l'ai découvert ensuite. Sur scène, c'était incroyable avec tous ses musiciens américains, ça ébouriffait !

 

- Comment s'est passé l'écriture et la conception de Littoral ?

Fabien Martin : J'ai pas mal écrit, ensuite c'est plus le choix des morceaux pour que l'ensemble raconte une histoire sur le format des six titres. Je les ai mixé voici un an, le choix s'est orienté sur la cohérence de l'ensemble. Ça parle peu d'amour en fait, ou en filigrane mais au travers d'une société, d'un contexte : comment l'amour se vit avec le temps que nous passons devant nos écrans, par exemple. Ce qui me tarabuste, c'est la place que nous avons lorsque l'on est enfant par rapport à ses parents, après adolescent dans nos amitiés, lorsque l'on est parent ensuite avec sa famille, etc. C'est ce rapport avec la réalité qui change selon nos âges; au sortir de l'enfance, quand nous sommes confrontés au réel, qui est parfois décevant ou non, mais souvent inattendu.

 

- Justement, l'évolution de la personne à différentes époques de sa vie, tu l'abordes dans J'aime pas, où tu cherches ta place dans une histoire qui t'échappe, mais également dans ton comportement face aux autres ?

Fabien Martin : C'est un instant de vie cette chanson, je ne me sens pas comme ça personnellement. Je ne suis pas désabusé en écrivant cela. Je ne suis pas cynique non plus, je suis franc et direct avec des images, certes. Quand je dis « j'suis même pas capable d'aimer mon prochain », à certains moments j'me sens un peu con face à mon égoïsme. Je me réveille un matin et je suis énervé contre moi, contre les autres et je l'exprime de cette manière. Ceci dit en l'écrivant déjà ça va mieux. Mais ce ne sont pas des choses que je vis 365 jours par an ! Ce sont des moments qui électrocutent comme ça. Tu vois un SDF dans la rue et tu lui donnes rien, t'es pris dans tes problèmes et tu ne fais pas la démarche d'aller vers lui,  là tu te sens moins que rien et tu regrettes. Bon, il y a aussi un proverbe qui dit : si tu donnes à neuf pauvres, le dixième ce sera toi ! (rires)

 

- Le premier titre de l'EP qui s'appelle Le Phare, c'est la quête du bonheur ? C'est vouloir ressembler à l'image que les médias te renvoient à longueur d'année ?

Fabien Martin : Le phare c'est la lumière, comment la trouver, justement pas celle que l'on nous propose ou nous impose. Vers quelle lumière, avec qui et comment tu veux y aller. Ce qui important ce n'est pas de l'atteindre cette lumière, c'est tout le chemin que tu fais pour y aller. Ce peut être aussi l'éparpillement que la vie t'impose souvent, mais aussi tous les détours pour y arriver, et parfois tu oublies vers quoi tu veux aller tellement tu as fais de détours.

 

- Finalement c'est rester sincère à l'enfant que tu étais ?

Fabien Martin : Il y a plusieurs lectures. La sincérité c'est une autre question parce que tu penses être sincère parfois et tu ne l'es pas. Ta vérité elle change tous les jours, quand les magazines te disent : restez vous même ! Mais quel « vous-même » ? Est-ce que tu as un seul « toi-même » ? Non, tu en as mille, tu n'es pas le même à vingt, trente ou quarante ans. Tu te persuades parfois de choses, de personnages que tu te fabriques en société, mais ce n'est pas toi non plus... C'est pour cette raison qu'il y a plein de gens qui vont voir des psys quand même ! (rires) Plus sérieusement, il faut du temps pour approcher de sa vérité.

 

- Toujours ancré dans des phénomènes de société, tu abordes la robotisation des rapports dans La touche étoile.

Fabien Martin : J'ai besoin de traiter ces sujets à travers une forme d'humour, en chanson. Ce qui m'inquiète c'est la virtualité des relations. À un moment, j'ai appelé ma banque, pôle emploi ou autre, et jamais tu n'as un être humain à l'autre bout du fil, c'est terminé ça... juste parler à quelqu'un c'est fini. Ça coûte trop cher d'avoir des personnes en ligne, c'est devenu compliqué. Les gens qui appellent un serveur pour faire l'amour au téléphone, c'est quand même une misère incommensurable... C'est presque risible : pour faire l'amour à Jocelyne, tapez sur la touche 2 ! C'est quand même fou.

 

- Pour en revenir à la conception de Littoral, six ans ont passé depuis le dernier album, le temps que l'envie revienne, c'est donc une nouvelle aventure, comment l'as-tu abordé artistiquement ?

Fabien Martin : De manière artisanale et professionnelle en même temps. À un moment donné j'ai plein de chansons et je retrouve l'envie de les enregistrer, ce que j'avais un peu perdu. Je faisais un peu de scène, mais il fallait que je trouve ce côté immédiat. J'étais libre quand je faisais des disques avec mon ancien label, mais c'était quand même une mécanique et je devais rendre des chansons. Beaucoup de gens étaient investis dans les projets, ce qui est très bien, mais c'était devenu un métier. Quand tu es enfant ou ado, ce n'est qu'une envie, une passion. Comment faire ensuite pour que, lorsque tu fais tes chansons, cela reste une passion ? Ça a été moins simple que je ne l'imaginais et pourtant toutes les conditions étaient réunies... Je ne suis plus stressé maintenant, même si je suis vigilant, concentré et à l'écoute de mes envies qui doivent être raccord avec ce que je suis actuellement. Ce qui est important aussi c'est comment vont être perçues mes chansons. Comment les mettre en forme pour que ce ne soit pas trop obscur.

 

- Ce sont des rencontres humaines qui vont permettre d'expérimenter de nouveaux sons.

Fabien Martin : Oui, je rencontre un gars que je cherchais depuis longtemps, qui est guitariste, clavier, arrangeur... qui me permet d'avoir un œil extérieur et qui s'appelle Jean-Pierre Bottiau dit « Cheveu ». On commence donc à travailler à deux comme ça. Puis, je demande à un copain qui s'appelle Mathieu Boogaerts de faire un peu de batterie. Ensuite, Jean-Baptiste Brunhes qui est ingénieur du son nous rejoint et nous faisons les prises dans le studio du très bon bassiste Jérôme Goldet. Tout s'enchaine, Aymeric Létoquart nous emmène au studio Davout pour le mix. Il a quand même fallu trois studios, trois ingénieurs du son et par conséquent trois séries de mix pour atteindre ce que je souhaitais !

 

- Nous l'avons abordé il y a quelques instants avec tes premiers albums, tu as ressenti l'évolution dans la production phonographique ?

Fabien Martin : Grave ! Il n'y a plus d'argent ! (rires) C'est participatif, mais c'est pour tout le monde pareil : les musiciens, les graphistes et les photographes... Il n'y a plus de budget pour plein de raisons, déjà parce qu'il y a de plus en plus de gens qui font de la musique, presque plus que ceux qui en achètent ! (rires). Le support disparaît peu à peu, enfin à grande échelle. Le CD et le vinyle sont des marchés de niches, ça ne représente plus une proportion de ventes suffisante. C'est une autre écoute. La musique est principalement nomade. Qui se pose encore dans son fauteuil le temps d'un album pour l'écouter ? C'est une consommation instantanée et rapide un peu comme le zapping télévisuel. Alors bien sûr, comme tous les artistes j'ai envie d'avoir mon vinyle, et un certain public recherche un média de qualité pour écouter de la musique, ce qui fait qu’heureusement le support perdurera, mais ce ne sera jamais à la même échelle qu'avant.

 

- D’ailleurs tu as sorti Littoral en CD !

Fabien Martin : Oui,  les gens vont l'acheter au coup de cœur, ils m'aiment bien parce qu'ils ont créé un lien avec moi. Ou bien ils viennent me voir en concert et l'achètent à la fin. Les gens m'envoient des chèques, c'est sympa.

 

- Ah oui c'est très sympa !

Fabien Martin : (rires) Ils ont besoin d'avoir le disque, mais c'est plus par amour de l'artiste que par amour de l'objet. Non ? J'en sais rien en fait...

 

- On peut s'en sortir en vendant en digital ?

Fabien Martin : Non, tu t'en sors en mélangeant plein de choses : en faisant des concerts, en vendant des t-shirts (rires)

 

Qu'évoque pour toi :

 

- Où c'est qu' j'ai mis mon flingue ? (Auteur, Compositeur, Interprète : Renaud)

Fabien Martin : C'est comme Woody Guthrie qui dit en parlant de sa guitare : « cet objet tue les fascistes .»

- Ou bien comme Higelin : « Est-ce que ma guitare est un fusil ? »

Fabien Martin : Tu peux comprendre que quelques fois tu as envie de tout massacrer. On parlait de la robotisation, tu prends ton téléphone et le balance contre le mur dans ces cas là : je veux du vrai ! Oui je flingue parfois, mais je suis moins frontal. J'utilise plus le détournement pour faire passer ces idées là.

 

- Jaloux d'un rêve (Auteur, Compositeur, Interprète : Jacques Higelin)

Fabien Martin : Je me sers beaucoup de mes rêves pour avancer, pour créer, pour être à l'écoute de ce que je me cache le jour. C'est une sorte d'accès à mon inconscient lorsque je suis dans un demi-sommeil. J'aime beaucoup ce moment où tu es semi-conscient, j'enregistre mes impressions.

- Ça doit être sympa de dormir avec toi et ton enregistreur !

Fabien Martin : Ce peut être un état de somnolence dans l'après-midi aussi.

 

- Les plaisirs démodés (Auteur, Compositeur, Interprète : Charles Aznavour)

Fabien Martin : À la fois je suis attiré par tout ce qui est vintage, et je déteste le passéisme. Je ne suis pas un musée. J'aime bien confronter les choses en fait : passé, présent et futur. C'est horrible, en musique les gens qui veulent à tous prix « sonner » comme les années 70. Il y a une espèce de fantasme autour de ça aujourd'hui. C'est bien d'en faire un peu, mais pas totalement sinon c'est insupportable. Ce qui m’intéresse ce sont les mélanges d'un son ancien avec du neuf.

- Certaines de tes musiques incluent un son un peu 80, sans être du Jacno pour autant...

Fabien Martin : Oui, tout en étant actuel, c'est cela que je cherche, ce mélange. Avancer avec quelques références, j'emmène mon histoire avec moi, mais j'avance !

 

Propos recueillis par Vincent Gramain

 

• Fabien Martin EP Littoral disponible en digital sur les plateformes légales et en physique sur le site officiel de Fabien Martin

• Tournée à partir d'octobre 2014

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