Musique

Malicorne
Interview
Paris, Septembre 2014

20140919MAVG006.JPG

Malicorne revient dans la capitale après trente ans d'absence. Le groupe folk des années 70 a rencontré le succès durant une décennie avant de se séparer pour ne pas se lasser. Les Francofolies de la Rochelle ont eu l'excellente idée de les inviter en 2010 pour un concert unique. Il n'en fallait pas plus pour raviver le désir et l'envie de faire naitre à nouveau ce groupe si singulier. Après une tournée débutée voici deux ans, Malicorne envahit la scène du Trianon à Paris, pour un public enthousiaste.

Marie Sauvet et Gabriel Yacoub, les créateurs du groupe, reviennent sur leurs parcours.

- Qu'est-ce qui a motivé ce retour sur une scène parisienne après 30 ans d'absence ?

Marie : Dans cette question il y a une longue histoire... ça fait plus d'un an que nous sommes en tournée. Ce passage à Paris était nécessaire, malgré la pression que cela entraine. On sait que les gens seront là et c'est très émouvant pour nous.

- Pourquoi tout ce temps ? Je crois que le dernier concert était en 1986 ?

Gabriel : Ce doit même être 1981... En réalité, l'album de 86 est sorti sous le nom de Malicorne mais ce n'est pas du tout un disque destiné à être signé par le groupe. Mais à notre séparation en 81 donc, on avait décidé d'arrêter parce qu'on avait l'impression de tourner un peu en rond, de risquer de se répéter. Plutôt que de mettre un terme au groupe comme ça, nous avons décidé de faire un dernier album et avons demandé à Etienne Roda-Gil d'écrire Balançoire en feu. Ensuite, j'ai commencé à faire un album en solo et écrire mes propres chansons. Nous étions en 86. Le son était différent et la maison de disques a absolument voulu le sortir sous le nom Malicorne, ce qui a dérouté, déçu le public du groupe et n'a pas permis à l'album de rencontrer d'autres auditeurs. Alors en trente ans, chacun a suivi sa route, par exemple Laurent Vercambre a créé Quatuor qui marche très bien. Pour ma part, j'ai continué et sorti sept albums toujours en la filiation avec la musique traditionnelle qui est un peu mon école.

- À propos de cette musique : dix ans de succès avec une pointe pour Almanach en 76 alors que l'on est en plein seventies avec la fin des Doors, des Floyd, l'arrivée du reggae, du punk et enfin du disco... c'est un ovni votre groupe dans la scène musicale française ! D'accord il y a Stivell, mais obtenir un succès avec du folk, comment avez-vous fait ?

Gabriel : On était passionné de musique traditionnelle d'un peu partout : anglaise, américaine, irlandaire, bretonne. J'ai accompagné Alan Stivell en effet pendant deux ans. Je suis donc devenu pro à l’âge de dix huit ans, ce qui était vraiment extraordinaire pour moi. Ça m'a donc donné des idées. Si ces musiques existent dans ces pays, pourquoi pas ici ? À l'époque, on avait Nana Mouskouri, Guy Béart... et Tri-Yann. Ça ne correspondait pas exactement à ce que l'on voulait faire. Nous avons donc chercher à adapter des chansons selon notre goût en intégrant des instruments électroniques parce qu'on aimait ça .

- Avec le risque de n'être pas écouter. Car entre la passion pour la musique traditionnelle et sa transmission auprès d'un public plus habitué à écouter de la pop...

Marie : Ce n'était pas si osé que cela, ce n'est pas tout de suite énormément porteur, mais il y avait un genre social qui était dans le folk, le retour à la nature, le larzac etc. Le courant folk était très présent et très fort parallèlement au rock progressif.

Gabriel : Pour être tout à fait franc, la notion d'audace ou de péril ne nous concernait pas du tout. Quand on a vingt ans et que l'on fait de la musique, on le fait avant tout pour se faire plaisir sans se poser de questions : est-ce que ça va marcher ? Est-ce que l'on va vendre des disques ? On fonçait droit devant sans s'en soucier, sans aucun calcul. À l'époque c'était comme ça. C'est vrai que maintenant, les jeunes mecs qui commencent, faut vraiment qu'ils aient du courage et de la patience. Pour nous, c'était plus facile, les albums se vendaient... on a dû vendre 400 000 exemplaires de Almanach depuis sa sortie. Lorsque le premier, Pierre de Grenoble, qui était expérimental dans son genre, s'est retrouvé « album pop de la semaine » sur France Inter avec une chanson du XVIème siècle, on se dit y'a un truc qui se passe !

Marie : Et sans attaché de presse et marketing derrière ! C'est grâce à José Arthur qui l'a aimé et programmé.

Gabriel : Ce qui est drôle c'est que la personne qui nous a signé c'est Eddie Barclay ! Il a écouté trois chansons et a dit : «ok je le fais !». C'était tout à fait inatendu. Mais on a toujours été très spontané et sincère sans aucun calcul.

- Pour revenir à tes débuts : Comment s'est passée la rencontre avec Stivell ? Comment un jeune de 18 ans aussi passionné soit-il, peut accompagner un chanteur comme lui ?

Gabriel : C'est très simple, à la fin des années 60, il y avait un lieu mythique qui s'appelait le Centre Américain, qui a été remplacé par la Fondation Cartier. Tous les mardis soirs il y avait une scène ouverte calquée sur une tradition qui se passait dans les universités américaines. C'était LE LIEU où les musiciens qui aimaient la musique traditionnelle se retrouvaient. Pas mal d'américains de passage à Paris y venaient. Stivell est venu...

- C'était un peu le pendant du Golf Drouot version folk ?

Gabriel : Exactement. À l'époque, je jouais en duo avec un violoniste qui s'appelle René Werner et Alan nous a engagé tous les deux pour l'album qu'il sortait avant de faire l’Olympia en 1972.

- Marie tu étais déjà dans la boucle à ce moment là ?

Marie : Beaucoup moins, j'étais dans la partie « fan » ! Je jouais de la guitare chez moi et écoutait déjà cette musique. Je me rendais souvent au Centre Américain et c'est là que j'ai rencontré Gabriel.

Gabriel : Détail amusant : quand tu chantais tu ne payais pas l'entrée et si tu ne chantais pas tu payais 1 franc ! En dehors de ça , c'était stimulant, parce que les gamins comme nous bossaient leur morceau pour être au point le mardi suivant. Tu n'avais le droit qu'à un seul titre. Y'avait des gens comme Jacques Higelin, Hugues Aufray qui venaient pour des rencontres, des échanges. Dans le parc autour, les musiciens échangeaient sur leur technique. Il y avait une certaine émulation. D'autres mouvements similaires avaient lieu dans les grandes villes comme Lyon, mais c'est à Paris que ça a démarré.

- Retour en 2014 : dans cette nouvelle tournée, qu'est-ce qui change ? Que conservez-vous musicalement ? Adaptation, remaniements, ré-arrangements ?

Gabriel : En fait ça correspond à un projet, celui de relancer le concept Malicorne. Le côté onirique obscur, étrange et symbolique à la fois, nous avons très envie de le développer aujourd'hui avec de nouveaux morceaux et une vision contemporaine. Avec l'âge on a appris et réfléchis, on a travaillé sur d'autres thèmes. Sans s'attacher uniquement à ré-arranger des chansons traditionnelles, nous aimerions aller du côté des musiques médiévales, contemporaines, qui viennent d'ailleurs, de Belgique et de pays francophones. Ecrire aussi, tout simplement parce que l'on en a envie et que l'on en ressent le besoin. C'est sur le prochain album que se mettront en place ces nouvelles inspirations. Quant au spectacle du Trianon, c'est un mélange de tout ça, mais avec beaucoup de chansons d'époque car c'est ce que notre public attend. Ce sont nos retrouvailles. Toutefois, les arrangements ont été actualisés. Les musiciens qui nous accompagnent aujourd'hui jouent dix fois mieux que nous il y a quarante ans !

- Que reste-t-il du groupe initial ? C'est une volonté de changement pour la nouvelle vie de Malicorne ?

Marie : En fait ce sont les contingences qui font que c'est une nouvelle formation. Simplement parce que Laurent Vercambre fait parti du Quatuor et tourne en continu  et que Hugues de Courson habite en Malaisie... Les musiciens actuels sont ceux qui accompagnent Gabriel dans ses tournées depuis plusieurs années.

Qu'évoque pour vous :

New Lands (Justice – Gaspard Augé et Xavier de Rosnay)

Marie : Je connais peu leur musique. On a lu dans les Inrocks que l'un des membres de Justice était tombé sur un disque de Malicorne chez ses parents et l'avait écouté par désœuvrement (rires). Apparemment les deux ont aimé les arrangements et l'ambiance qui les a inspirés pour leur nouvel album. Je pense que les paroles de nos chansons un peu moyenâgeuse ne les branchaient pas plus que ça !

Troller Tanz (Magma – Christian Vande et Jannick Top)

Marie : Magma c'est toute cette période des 70 que nous avons en commun. C'est un groupe novateur s'il en est, avec un langage et un monde singulier. Mais nous n'avons pas eu plus de connections que ça avec eux, si ce n'est les festivals où nous nous croisions.

Quand les hommes vivront d'amour (Raymond Lévesque, interprétée en autres par Leclerc, Vigneault, Charlebois)

Gabriel : C’est un texte extraordinaire que j'aurais aimé avoir écrit ! C'est une magnifique chanson.

- C'est une chanson qui pourrait faire parti d'un concert de Malicorne ?

Gabriel : Oui, avec un autre vocabulaire je pense, mais sur le fond absolument ! Mais il y en a beaucoup d'autres, comme celles de Serge Reggiani par exemple...

Propos recueillis par Vincent Gramain

Voir la galerie photos